Bande-annonce de l’enquête
Ouvrir la vidéoBande-annonce de l’enquête de The Ledgers. La vidéo est en anglais.

EN BREF
Cette enquête réunit à la même table quatre noms : Gate Elektronik, présentée en 2014 comme « proche de la structure parallèle », le groupe suisse SICPA, son rival aussi bien sur les cartes d’identité que sur les timbres fiscaux, Kibar Holding, partenaire turc de SICPA, et FETÖ, dont le nom revient dans les allégations qui entourent ces acteurs. Du côté de SICPA, une autre place est occupée : celle de Cüneyd Zapsu, consultant de la société suisse depuis avril 2012. Le chemin qui mène à cette table passe par un homme. En août 2026, au cours d’une opération visant le trésorier du mouvement süleymancı, ceux qui pistaient des véhicules mis à la disposition de l’ancien ministre de l’Intérieur İdris Naim Şahin sont tombés sur un nom : Nevzat Büküm. Six ans durant, il a été conseiller dans les couloirs du ministère et a travaillé au plus près des réseaux de données de l’État, de MOBESE à MERNİS. En 2014, il a été cité comme consultant dans le marché des cartes d’identité biométriques, alors qualifié de « proche de la structure parallèle ». En 2015, il a été candidat de l’AK Parti aux législatives. Une mention de ByLock dans le dossier et un signalement de chantage datant de 2011 ont été réexaminés quinze ans plus tard. En suivant cette piste, nous avons trouvé davantage qu’une confrérie religieuse. De Gate Elektronik à SICPA, partenaire de Kibar Holding, les mêmes personnes gravitent autour de deux marchés publics représentant des centaines de millions de livres turques.
I. L’homme de toutes les époques : Muğla, 21 août 2026, 09 h 50
La Volvo arrêtée au carrefour CNS est immatriculée 34 SL 313. Au volant, Mehmet Özmen, patron d’une société de location de voitures. À l’arrière, Hilmi Tuna Kuriş, frère du chef du mouvement süleymancı Alihan Kuriş et recherché depuis huit jours, ainsi qu’Erhan Yılmaz. Ils se dirigent vers Bozburun, dans le district de Marmaris, avec pour objectif de quitter le pays. À bord, 58 000 euros. Le document d’affectation du véhicule porte le nom de l’ancien ministre de l’Intérieur İdris Naim Şahin. Le loyer annuel est de 1 000 livres turques.

Le même jour, une deuxième voiture mise à la disposition de Şahin, une Audi Q7 immatriculée 34 S 7815, quitte Bodrum pour Bursa. Sur une aire de repos, les trois ressortissants biélorusses munis de passeports diplomatiques qui se trouvent à bord sont transférés dans un autre véhicule. Le lendemain, ils prennent l’avion pour Minsk. L’Audi, elle, repart de Bursa en direction d’Ankara.
Selon les informations recueillies par The Ledgers, Nevzat Büküm était l’une des personnes interpellées dans cette voiture qui rentrait à Ankara et placées ensuite en détention provisoire. Les articles de presse relatifs à l’enquête ne consacrent pour l’heure que deux phrases à Büküm : il détient des parts dans une société dont Ömür Yücel est également associé, et son nom apparaît dans un relevé lié à ByLock. Derrière ces deux phrases, pourtant, il y a un parcours qui croise deux des marchés publics les plus sensibles des quinze dernières années en Turquie.
II. Le conseiller
Nevzat Büküm obtient en 1996 son diplôme de génie électrique et électronique à l’université Hacettepe. À la radiotélévision publique TRT, il travaille à l’informatique et aux infrastructures de sécurité, puis s’occupe des systèmes électroniques de la municipalité métropolitaine d’Ankara. En 2003, il entre au ministère des Travaux publics et du Logement comme « conseiller politique et conseiller du ministre pour l’informatique et les systèmes électroniques ». En 2005, il rejoint au même titre le ministère de l’Intérieur, alors dirigé par Abdülkadir Aksu. Il reste en poste sous Beşir Atalay. En juillet 2011, quand İdris Naim Şahin devient ministre, il est toujours là. Il quitte ses fonctions en novembre 2011.
Sur sa propre page, il a dressé la liste de ses activités pendant ces six années : le système de gestion de la sécurité urbaine, MOBESE. Les urgences du 112. La « sécurité intérieure ». La mise à jour en ligne du registre MERNİS. La base nationale des adresses. Le portail numérique du ministère de l’Intérieur. Le système d’information géographique. La liste dit une chose : Büküm était de ceux qui savaient comment circulaient les données que la République de Turquie détenait sur ses citoyens. Les caméras, les adresses, les registres de population.
Viennent ensuite des commissions de réception des travaux au sein de TOKİ, l’organisme public du logement, puis la politique. Le 1er novembre 2015, il est neuvième sur la liste de l’AK Parti à Manisa. En 2018, il brigue de nouveau l’investiture. Des trois motivations qu’il expose aux instances du parti, la première est de « réduire au minimum la dépendance envers l’étranger dans l’industrie de défense et la technologie », la troisième de « servir de pont entre la population, les organisations du parti et les ministères ». Un pont. Gardez ce mot en tête.
Entré sous Aksu, il est resté sous Atalay, est parti sous Şahin et a été candidat sur la liste d’Erdoğan. Et en 2026, son nom figure dans le dossier du trésorier d’une confrérie qui circulait à bord de véhicules mis à la disposition de Şahin. C’est cela que nous entendons par « l’homme de toutes les époques ».
III. 14 septembre 2011 : un signalement, puis une démission deux mois plus tard
L’un des éléments les plus frappants du dossier d’enquête remonte à quinze ans. Le 14 septembre 2011, le service des communications et de l’électronique de la police d’Istanbul a reçu un signalement. Son auteur affirmait que des pots-de-vin étaient distribués par l’intermédiaire de sociétés d’électronique, que l’on intervenait dans des marchés publics, que des femmes étaient amenées de Biélorussie, que des fonctionnaires ciblés étaient filmés en caméra cachée et que le chantage permettait d’influer sur les résultats des appels d’offres. Selon le signalement, Mehmet Özmen faisait les « courses et les commissions » de cette organisation. Nevzat Büküm, lui, s’occupait « des marchés publics des sociétés d’électronique ».
Mehmet Özmen, c’est l’homme qui, en 2026, conduisait la Volvo emmenant Hilmi Tuna Kuriş à Bozburun. Quinze ans plus tard, le même nom dans le même rôle.
Arrêtons-nous sur la date du signalement : septembre 2011. Büküm a quitté le ministère de l’Intérieur en novembre 2011. Deux mois d’écart. Nous ignorons qui a pris connaissance de ce signalement à l’époque, pourquoi aucune suite ne lui a été donnée et si le départ de Büküm avait un rapport avec lui. İdris Naim Şahin, alors ministre, a déclaré au procureur : « Je n’ai pas eu connaissance de ce signalement et je n’en ai pas entendu parler. » Dans cette même déposition, interrogé sur quelque 130 noms, il a écarté la grande majorité d’un « je ne le connais pas, je ne sais pas qui c’est, c’est la première fois que j’en entends parler ». Il a pourtant reconnu connaître quatre personnes : Mehmet Özmen, Ömür Yücel, Süleyman Hilmi Kalcı et Nevzat Büküm.
Que l’allégation concernant des femmes biélorusses figure à la fois dans ce signalement et dans le dossier de 2026 peut être une coïncidence. Il peut également être fortuit que les trois porteurs de passeports diplomatiques venus de Biélorussie aient été transportés dans un véhicule affecté à Şahin, que les lignes de téléphone mobile qui leur avaient été remises aient été ouvertes le 4 août au nom d’Ömür Yücel, et que Yücel ait déclaré que l’un des véhicules avait été confié « au fils de Loukachenko et à son équipe de protection ». Rappelons simplement ce que le ministre de la Justice Akın Gürlek a dit de Şahin : « Ses déclarations ne concordent pas avec les éléments de preuve du dossier. »
Relevons aussi une contradiction. Selon la presse biélorusse (Nasha Niva, le 24 août), c’est Büküm lui-même qui aurait fait le signalement de 2011. Selon la presse turque, c’est lui qui y est mis en cause. Auteur du signalement ou personne visée ? Sans voir le dossier original, nous ne pouvons trancher. Nous avons posé la question au parquet général d’Ankara.
IV. 2012 : confier la carte d’identité nationale à une entreprise
Passons à avril 2012, huit mois après le signalement. La Direction générale de la population et de la citoyenneté lance un appel d’offres pour le « projet de généralisation de la carte d’identité de la République de Turquie », destiné à donner à chaque citoyen une carte biométrique à puce. La procédure se fait sur invitation. L’une des deux entreprises remplissant les conditions se retire. Le marché revient à Gate Elektronik, issue du parc technologique de l’Université technique du Moyen-Orient (ODTÜ Teknokent). Le contrat est signé le 14 mai 2012. Pour la première fois dans l’histoire de la République, un même système devait réunir les empreintes digitales des citoyens, le réseau veineux de leurs doigts et celui de la paume de leurs mains. La fabrication des cartes était confiée à l’entreprise adjudicataire, et non à la Monnaie nationale.

Les cartes ne sont pas arrivées. Les premières auraient dû être distribuées en août 2013. À l’été 2014, on les attendait toujours, et le bâtiment de personnalisation des cartes, à Yenimahalle, n’avait pas été livré à l’administration. Le service de la population (NVİ) a pourtant annoncé pour le 4 août 2014 un nouvel appel d’offres portant sur 10 millions de cartes, pour environ 200 millions de livres turques. Six jours avant l’élection présidentielle.
Le 20 juillet 2014, dans une chronique de Sabah intitulée « Mission : Impossible et espionnage biométrique », Ferhat Ünlü qualifie ce marché de « taillé sur mesure » et décrit Gate Elektronik comme une « entreprise proche de la structure parallèle ». Il cite deux membres de l’équipe de consultants du projet : Ali Özgür Aytaç, frère d’Önder Aytaç, et « Nevzat Büküm, qui, comme Özgür Aytaç, avait été nommé conseiller lorsqu’Abdülkadir Aksu était ministre de l’Intérieur ». Il désigne aussi Yavuz Bacacı comme un autre acteur important du projet.
La chronique d’Ünlü contenait une accusation plus grave encore : après avoir remporté le marché, Gate aurait créé une nouvelle société, Sina, et aurait demandé aux fournisseurs une part de 20 % dans tous les projets de documents sécurisés à réaliser en Turquie, qu’il s’agisse de permis de conduire, de cartes de police ou de passeports. « Pour les dix années à venir, Gate Elektronik et son équipe mettent ainsi la main sur tous les projets de documents sécurisés. » Il écrivait que la Monnaie nationale et TÜBİTAK, l’organisme turc de recherche scientifique et technologique, avaient été délibérément écartés dès la rédaction du cahier des charges, et que le directeur général de la Monnaie gardait le silence.
Le marché a été annulé le 4 août. Onze jours plus tard, Yeni Şafak titrait : « Sans l’annulation du marché, les États-Unis auraient eu accès à nos données d’identité ». D’après le quotidien, alors que la police disposait d’APFIS, un système entièrement développé en Turquie, le cahier des charges prévoyait de confier les données biométriques des citoyens à un logiciel Oracle. Il avait été rédigé sous la présidence de Hasan Palaz à TÜBİTAK BİLGEM, dont Palaz avait été démis après le scandale des téléphones chiffrés.
Disons-le clairement. Ces deux articles sont parus dans deux journaux proches du pouvoir, dans le climat qui a suivi les événements des 17 et 25 décembre. « Structure parallèle » appartenait au vocabulaire politique de l’époque. Ni Sabah ni Yeni Şafak n’ont publié le moindre document. À ce jour, nous n’avons trouvé aucune condamnation définitive des propriétaires de Gate pour appartenance à FETÖ. En lisant ces articles en 2014, on aurait pu croire à un récit de complot écrit par un journal progouvernemental pour faire échouer un marché.
Or, douze ans plus tard, nous avons retrouvé Nevzat Büküm, cité dans cette chronique, dans le dossier d’une enquête sur une confrérie, avec une mention de ByLock. Önder Aytaç a fait l’objet en 2017 d’un mandat d’arrêt dans le cadre de l’acte d’accusation visant la branche médiatique de FETÖ. Quant au troisième nom de la chronique, Yavuz Bacacı, il est ressorti de nos propres archives.
V. Le pont : Yavuz Bacacı
Dans « Payments, a rival and a success fee », enquête publiée le 1er octobre 2026, The Ledgers a décrit le réseau de consultants constitué par SICPA pour conserver le marché des timbres fiscaux de 2014. L’un des personnages centraux était Yavuz Bacacı, qui correspondait avec SICPA au nom de Lettra Teknoloji. Dans son courriel du 24 février 2014, Bacacı écrivait : « Je n’utilise l’adresse électronique de Gate que pour le projet de carte d’identité turque. »
Autrement dit, au printemps 2014, un même homme pilotait le projet national de carte d’identité depuis une adresse électronique et, depuis une autre, négociait un projet de contrat de conseil prévoyant une commission au succès de 13,6 % dans le cadre de l’offre de SICPA pour le marché public des timbres fiscaux. Dans sa note du 30 mai 2014, Hakan Arıkan, directeur général de SICPA-Assan, inscrivait en regard du nom de Lettra : « une deuxième entreprise participant au nom de gate ». Des années plus tard, en 2017-2018, on retrouve « Mr Yavuz Bacaci » dans la correspondance relative à des factures de conseil de plusieurs millions d’euros adressées à SICPA par l’intermédiaire de la société américaine Avialift LLC.
Un arrêt de 2024 de la 11e chambre civile de la Cour de cassation turque consigne la relation entre Gate et Lettra. Une banque avait engagé une action en justice, alléguant une simulation entre les deux sociétés. Il ressort de l’arrêt qu’un représentant de Lettra a exercé des fonctions de direction dans le projet de carte d’identité de Gate entre 2012 et 2015. Lettra avait été créée en 2011 et comptait parmi ses associés Yeliz Bacacı, détentrice de 40 % des parts. La juridiction n’a pas estimé que la simulation était prouvée, mais n’a pas remis en cause l’existence de la relation d’affaires.
Que disait le signalement de 2011 de Nevzat Büküm ? « Il s’occupe des marchés publics des sociétés d’électronique. » En quelle qualité apparaissait-il en 2014 ? Consultant dans le projet de carte d’identité de Gate. Et qui était Ömür Yücel, l’autre associé de la société dont Büküm détient aujourd’hui des parts ? Sous Şahin, il travaillait au cabinet du ministre de l’Intérieur. C’est lui qui remettait en espèces à Özmen le loyer de la Volvo de Şahin, qui a ouvert les lignes téléphoniques pour les Biélorusses et qui a confié l’Audi au fils de Loukachenko.
VI. Face à Gate, le bloc SICPA-Assan, autrement dit Kibar
La carte d’identité n’est pas le seul grand marché que Gate Elektronik ait obtenu en 2012. Cette même année, avec son partenaire français Prooftag, Gate a soumissionné pour les timbres fiscaux du tabac et de l’alcool. Son offre de 217 millions de livres turques l’a emporté, avec un écart de 107 millions, sur celle de SICPA-Assan, qui en proposait 324 millions.
Qui se trouvait derrière SICPA-Assan ? Kibar Holding. La coentreprise du groupe suisse SICPA et du groupe Assan de la famille Kibar avait remporté, fin 2006, le premier appel d’offres de l’administration fiscale pour les timbres fiscaux. Depuis 2007, elle imprimait la vignette apposée sur chaque paquet de cigarettes et chaque bouteille d’alcool vendus en Turquie. Le marché de 2012 devait mettre fin, pour la première fois, à ce monopole.

Le monopole a tenu. Sur recours de SICPA-Assan, le tribunal administratif a annulé l’attribution du marché. En 2013, le Conseil d’État a confirmé la décision par trois voix contre deux. The Ledgers détient un projet de plainte préparé en vue de sa transmission au Ministère public de la Confédération suisse. Y figure un message du dirigeant de SICPA Bruno Frentzel, adressé à la consultante Ayşın Akman le 6 janvier 2013, alors que la procédure devant le Conseil d’État était en cours : « For information. make sure we control the decision. » En français : « Pour information. Assurez-vous que nous contrôlons la décision. »
Le nouvel appel d’offres de février 2014 a été annulé faute d’« offre valable ». En septembre 2014, le troisième marché a été attribué au consortium SICPA pour cinq ans et 359,3 millions de livres turques. Gate et son partenaire Arjowiggins avaient également soumissionné et perdu. Le contrat a été signé le 9 décembre 2014. En 2015, après l’aval du Conseil turc de la concurrence, Kibar a cédé à SICPA ses parts dans SICPA-Assan. Le partenariat a pris fin en février 2016.
Regardons le résultat. Gate Elektronik, qui avait remporté deux marchés stratégiques en 2012, les avait tous deux perdus en 2014. Les timbres fiscaux, à la suite de la décision du Conseil d’État. La carte d’identité, après avoir été marquée du sceau de la « structure parallèle ». Pour les timbres, le gagnant a été SICPA-Assan. Pour la carte d’identité, le marché de Gate a été annulé. La deuxième phase a été confiée en 2016 à STM pour 128 millions de livres turques et Lettra, la société de Bacacı, est restée dans le projet, cette fois comme sous-traitante de STM. Quant à Gate Elektronik, sa faillite a été prononcée le 24 décembre 2025 par le 2e tribunal de commerce de première instance d’Ankara.
Gate a perdu. Ceux qui ont changé de camp ont gagné.
VII. Le dossier de Kibar
Il convient à ce stade de préciser la position de Kibar Holding, sans en exagérer ni en minimiser la portée. Dans le marché des timbres fiscaux de 2014, Kibar était le concurrent de Gate, et non le « partenaire d’une Gate affiliée à FETÖ ». La holding fait néanmoins l’objet d’un dossier distinct concernant FETÖ, qui n’est pas clos.
Le 9 avril 2018, l’ancien procureur militaire Ahmet Zeki Üçok a saisi le parquet général d’Istanbul, alléguant que Kibar Holding apportait un soutien financier à FETÖ. L’enquête a été enregistrée sous le numéro 2018/68909. Üçok évoquait notamment des relations entretenues par l’intermédiaire de « l’équipe de Kayseri » au ministère des Finances et une tentative d’exercer une influence sur le MASAK, l’organisme de lutte contre la criminalité financière. Le 5 août 2018, Kibar Holding a rejeté toutes ces allégations, les qualifiant d’« infondées et malveillantes », et annoncé son intention d’agir en justice. En huit ans, aucune décision sur l’issue de cette enquête n’a été rendue publique. Nous n’en avons pas trouvé non plus.
Il y a aussi les enregistrements sonores de mars 2014. Dans des conversations attribuées à Bilal Erdoğan et Fatih Saraç, il était question d’un don d’un million de livres turques d’Ali Kibar à la fondation TÜRGEV. Kibar a démenti et le député du CHP Umut Oran a déposé une question parlementaire. TÜRGEV n’a aucun lien avec FETÖ. Nous mentionnons cet enregistrement uniquement pour éclairer les portes auxquelles Kibar frappait en 2012-2014, lorsqu’il cherchait à reconquérir le marché des timbres fiscaux.
Une dernière distinction s’impose. Assan Group, visé en 2025 par une opération liée à des accusations concernant FETÖ et l’espionnage militaire, est distinct des sociétés Assan de Kibar, anciennes partenaires de SICPA. Kibar l’a précisé le 2 septembre 2025 et nous le confirmons.
VIII. Où se situe Cüneyd Zapsu ?
Une autre chaise est occupée à cette table. Celui qui y est assis se tient du côté de SICPA, et non de Kibar ou de Gate. C’est Cüneyd Zapsu, l’un des fondateurs de l’AK Parti, ancien conseiller en chef du président Erdoğan et président du conseil d’administration de Balsu Gıda.
Le CV que Zapsu a établi fin 2012 contient deux lignes : « Consultant de Philip Morris International depuis 2010 » et « Consultant de SICPA Security Solutions SA depuis avril 2012 ». Ni l’une ni l’autre ne figure dans sa biographie actuelle. Avril 2012 est le mois où Gate Elektronik a remporté le marché des cartes d’identité et devancé SICPA-Assan de 107 millions de livres turques sur celui des timbres fiscaux. SICPA a donc engagé Zapsu comme consultant au moment même où, pour la première fois, son monopole en Turquie lui échappait.
L’enquête publiée par The Ledgers le 19 octobre 2026 établissait ce qui avait été payé, sans déterminer ce qui avait été acheté. Entre 2015 et 2019, le cabinet de conseil de Zapsu a facturé 19,6 millions de livres turques à des sociétés de SICPA. Sur cette somme, 7,96 millions ont été versés au titre de la « quote-part DÖSİMM » après l’attribution à SICPA Turkey, en 2018, du marché de la billetterie des musées, d’un montant de 3,9 milliards de livres turques. Les paiements ont cessé en septembre 2019. Les documents dont dispose The Ledgers permettent de remonter plus loin. Le premier contrat de conseil a été signé le 15 novembre 2012, six semaines après l’annulation du marché des timbres fiscaux remporté par Gate. Le deuxième, signé le 14 novembre 2013, devait prendre effet « lors de l’attribution d’un nouveau contrat commercial à SICPA en Turquie ». Le troisième date du 7 juillet 2014, deux mois avant l’appel d’offres de septembre 2014. En 2016, l’ensemble de ces contrats a été cédé « pour des raisons stratégiques » à une société de zone franche de Charjah.
Le projet de plainte préparé pour le Ministère public de la Confédération suisse fournit un autre détail. Le 3 février 2014, jour de l’appel d’offres pour les timbres fiscaux, Bruno Frentzel, dirigeant de SICPA, envoie un message qui fait le point sur la procédure et « remercie ses interlocuteurs de leur soutien ». Parmi les destinataires se trouvent Ayşın Akman et Cüneyd Zapsu. Akman est la destinataire du message « make sure we control the decision » envoyé un an plus tôt. Aujourd’hui, tous deux siègent au conseil d’administration de Balsu Gıda : Zapsu en est le président, Akman est administratrice indépendante.
Aucun de ces éléments n’établit de lien entre Zapsu et FETÖ. Au contraire, à cette table, Zapsu se trouve du côté de l’entreprise qui a retrouvé son monopole après l’élimination du concurrent taxé de « parallèle ». C’est précisément la question : entre 2012 et 2014, tandis que Gate Elektronik était écartée d’un marché en tant qu’entreprise « proche de la structure parallèle » et perdait l’autre devant le Conseil d’État, pourquoi l’un des conseillers les plus proches du pouvoir était-il rémunéré comme consultant par l’entreprise suisse qui en est sortie gagnante ? Et qu’a-t-il fait en contrepartie ? Quelle prestation Zapsu a-t-il vendue à SICPA en 2012 ? Que recouvrait ce « soutien » ? Nous lui avons adressé ces questions.
IX. Les questions posées
Dans ce dossier, les questions sans réponse restent plus nombreuses que celles qui ont été élucidées. Nous les exposons ici et les avons envoyées aux intéressés.
Au parquet général d’Ankara : en quelle qualité Nevzat Büküm a-t-il été interpellé et sous quelle accusation a-t-il été placé en détention provisoire ? Qui a fait le signalement du 14 septembre 2011 et qui était visé ? À quelle autorité ce signalement est-il parvenu en 2011, et pourquoi n’y a-t-il pas été donné suite ?
Au ministère de l’Intérieur : quand la mention de ByLock concernant une personne qui, entre 2005 et 2011, a travaillé comme conseiller du ministre sur MERNİS, la base nationale des adresses et MOBESE a-t-elle été découverte ? Cette personne a-t-elle fait l’objet d’une mesure administrative ou judiciaire depuis 2016 ?
À la Direction générale de la population et de la citoyenneté : l’administration a-t-elle reçu la liste des consultants de Gate Elektronik pour le marché de la carte d’identité de 2012 ? Une vérification a-t-elle été menée en 2014 au sujet de la société Sina et de l’allégation d’une commission de 20 % ? Pour quel motif l’appel d’offres du 4 août 2014 a-t-il été annulé ?
À Kibar Holding : par quelle décision s’est conclue l’enquête 2018/68909 du parquet général d’Istanbul ? Au cours des appels d’offres de 2012-2014 pour les timbres fiscaux, des contacts ont-ils été pris, directement ou par l’intermédiaire de consultants, avec l’administration fiscale, le ministère des Finances ou des magistrats ?
À SICPA SA : que signifiait « Make sure we control the decision » ? Pourquoi, durant la procédure pour les timbres fiscaux, avez-vous négocié une commission au succès avec une personne qui travaillait sur le projet de carte d’identité de Gate, Yavuz Bacacı ? Quelle prestation Cüneyd Zapsu vous a-t-il fournie à partir d’avril 2012 ?
À Cüneyd Zapsu : sur quoi portait la mission de conseil entamée en avril 2012 auprès de SICPA Security Solutions SA ? Lors des appels d’offres de 2012-2014 pour les timbres fiscaux et pendant la procédure au Conseil d’État, avez-vous pris contact au nom de SICPA avec l’administration fiscale, le ministère des Finances ou des magistrats ? À quel « soutien » se rapportaient les remerciements du message du 3 février 2014 ? Pourquoi cette activité de conseil ne figure-t-elle plus dans votre CV ?
À l’avocat de Nevzat Büküm : que répond votre client au sujet du signalement de 2011, de son activité de consultant pour Gate Elektronik, de son association avec Ömür Yücel et de la mention de ByLock ?
Cette enquête sera mise à jour au fur et à mesure des réponses.
X. Pourquoi cette enquête
En Turquie, depuis 2014, l’étiquette de « structure parallèle » a tantôt été utilisée comme preuve d’une infraction, tantôt comme un moyen d’écarter un concurrent. L’histoire de Gate Elektronik montre que les deux peuvent aller de pair. Il est possible qu’une entreprise ait effectivement travaillé avec des personnes suspectes et que ces soupçons aient en même temps permis à un concurrent plus puissant de préserver son monopole sur les timbres fiscaux. Ces deux hypothèses ne s’excluent pas.
L’histoire de Nevzat Büküm est plus simple et plus dérangeante. Conseiller d’Aksu, conseiller d’Atalay, en poste au ministère sous Şahin, consultant en 2014 pour le marché qualifié de « parallèle », candidat de l’AK Parti en 2015 et, en 2026, associé au réseau de véhicules qui a servi à exfiltrer le trésorier du mouvement süleymancı. À chaque époque, il est entré par une porte pour ressortir par une autre. Être l’homme de toutes les époques n’est pas une infraction. Mais lorsque, d’une époque à l’autre, un homme fait le même travail, s’occupe « des marchés publics des sociétés d’électronique » et reste au plus près des données les plus sensibles de l’État, le public est en droit d’attendre des réponses.
Nous les attendons, nous aussi.
The Ledgers est une publication suisse de journalisme d’investigation indépendant consacrée à la criminalité économique, à la corruption et aux détournements de ressources publiques. Les allégations rapportées dans cette enquête s’appuient sur des éléments d’enquête accessibles au public, sur des articles de presse et sur des documents en possession de The Ledgers. En l’absence de décision de justice définitive à l’égard des personnes et des institutions citées, la présomption d’innocence s’applique. Pour exercer un droit de réponse : editor@theledgers.news
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